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Les membres de notre association écrivent…

« De nos arrière grands-pères à nos arrière petits-fils »

Le père du père de mon père avait été enrôlé en Normandie et incorporé dans un régiment d’infanterie. Il a notamment combattu à Verdun, et l’on disait qu’il avait subi des gazages allemands, revenant indemne mais diminué de la Grande Guerre. Ma grand-mère maternelle, quant à elle, me montrait quand j’étais enfant des photos de son père, prisonnier de guerre avec Charles de Gaulle à Ingolstadt, en Bavière (ou Franconie), dont il tenta de s’évader à six ou huit reprises. Quant à mon grand-père maternel, né en 1912 (la même année qu’Othon, le fils de l’empereur Charles d’Autriche), il ne revit plus jamais deux de ses oncles que quelques clichés familiaux représentaient au saut d’obstacles.

Bataille de la MarneBref, avant, en même temps et après les cours à l’école et au lycée, il y eut – il y a – les souvenirs familiaux. Nous faisons tous cette expérience en forme d’aller-retour entre les proches et l’histoire : « Que faisais-tu en 1914, le 11 novembre 1918, en mai-juin 1940, le jour de la mort du Général ; où as-tu combattu ? » Au fond, cette exposition est surtout le soutien des souvenirs que vous avez hérités – comme un pense-bête ou une madeleine de Proust mais commune à tous –, afin que vous les transmettiez à votre tour. Cent ans, trois générations ; avec l’allongement de l’espérance de vie, chacun de nous sera encore en mesure de raconter des histoires, et de raconter l’Histoire, à ses arrière petits-enfants. Soyons donc des coureurs de relais !

 

« Quatre ans de périls, de douleurs et de gloires en vingt panneaux »

Répartir le récit de chaque année de guerre en cinq panneaux n’aurait pas eu beaucoup de sens… Mais alterner panneaux chronologiques et panneaux thématiques permet de raconter et d’expliquer alternativement. Et c’est notamment nécessaire pour les spectateurs les plus jeunes. Ainsi donc, on expliquera poilu, munitionnette, marraine de guerre ; casque Adrian, fusil Lebel, crapouillot ; permission, offensive, retraite. Mais encore les lieux (Champagne, Gallipoli, les forts de Douaumont et de Vaux). Et les hommes : Poincaré, Viviani, Clemenceau ; Joffre, Castelnau, Foch ; Guillaume II, François-Joseph, Moltke.

Mont KemmelEt une tranchée, qu’est-ce d’autre qu’un trou d’homme ? Mais c’est qu’il y a plusieurs tranchées, plus confortables dans le camp allemand, et remblayées, et reliées entre elles en un vaste réseau, et dotées de postes de tir, et percées de tunnels, et surmontées de fil de fer ! L’artilleur combat différemment du « biffin ». L’aviateur (Fonck, Guynemer, Nungesser) agit avec d’autres armes, pour d’autres missions. Et le matelot de surface n’est pas sous-marinier. Quelques tableaux, quelques scènes pour finir : l’aumônier médaillé militaire qui dit sa messe les pieds dans la boue, la lecture du courrier, la sentinelle qui fume – avec sa baïonnette plus haute qu’elle –, le passage du barbier, et l’arrivée du frichti. Scènes de vie ordinaire, rigolardes et confiantes, entres deux sifflements de shrapnels…

 

« Le devoir d’état, cette vieillerie ? »

À la mobilisation générale, en août 1914, très peu de Français ont manqué à l’appel ou déserté immédiatement. Ils n’étaient pourtant, ni particulièrement belliqueux, ni unanimement revanchards depuis la défaite de 1870, ni hostiles par essence à une Allemagne largement méconnue, au régime et à la langue différents. Pour autant, les rassemblements des appelés dans les gares, malgré l’excitation de l’été et la croyance largement répandue en une guerre de quelques semaines, n’étaient pas d’abord le rendez-vous de la liesse populaire et du militarisme borné.

Offenssive de la Bassée 1915Simplement, le soldat français – pas encore Poilu mais héritier de la nation révolutionnaire en armes – s’est senti tenu de faire son devoir d’état, son devoir d’État. L’homme en âge et en condition pour se battre (déjà formé plus ou moins anciennement au maniement d’armes par plusieurs années de service militaire) n’envie ni les anciens, ni les adolescents, ni les femmes. Il défendra son pays, la République, sa province, sa famille, puis ses frères d’armes. Et si le fantassin, majoritaire, jalouse parfois l’artilleur plus éloigné des premières lignes, s’il se méfie de l’« embusqué » de l’arrière, il voit que les officiers tombent plus souvent que la troupe, et que progressivement il est davantage protégé : par les tenues bleu horizon après les pantalons rouge garance, par la calotte métallique puis le casque Adrian, par les permissions introduites sur le front de Verdun par le général Pétain, etc. Restent le millier quotidien de morts pour la France, les blessures et la captivité. Et jusque très avant dans le conflit, la doctrine de la guerre à outrance, avec de grandes offensives irrationnelles et meurtrières. Le combattant ne peut croire au « bourrage de crâne » !

 

« La terre de Champagne, de Lorraine et des Flandres »

Bien sûr, tous les départements de France n’ont pas été touchés directement par la guerre. Le front principal, quatre ans durant, est dans le Nord-Est du pays : Flandres, Champagne, Lorraine, Alsace. Mais c’est bien sûr une part de l’âme de la France qui s’y trouve. L’Alsace, déjà rangée parmi les Gaules et non les Germanies sous l’Antiquité, est détachée du Saint-Empire romain germanique en 1648 par le traité de Westphalie. Elle est la contrée de l’Oncle Hansi, qui se moque dans ses caricatures légères du Prussien dominateur et place un drapeau bleu, blanc, rouge sur toutes ses mairies de village. La Lorraine a donné à tous les Français une libératrice, Jeanne d’Arc, et quelques années avant la guerre, elle est célébrée par Maurice Barrès dans Colette Baudoche ou encore La Colline inspirée : « Il est des lieux où souffle l’esprit. » Les Français du front de l’Ouest, tout au long de la Grande Guerre, ont combattu exclusivement sur leur propre terre, fût-elle arrachée par le IIe Reich depuis moins de deux générations. Et le Basque, le Breton et le Niçois ne peuvent ignorer que dans les églises, les mairies et les écoles de ces provinces, on parle le même français que chez eux.

Reste le fleuve de l’ancienne frontière.

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte,
Du jour où Condé triomphant
A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l’enfant
,

écrivait Alfred de Musset dans l’une de ses Poésies nouvelles, en réponse à la chanson de Becker. Ce fleuve qui naît en Suisse et se jette aux Pays-Bas dans la mer. Déjà, en 1870, à la signature du traité de Francfort, la délégation des députés d’Alsace et de Moselle avait quitté la Chambre des députés en signe de protestation. Ernest Renan achève ensuite de dégager la nation France des contingences. « L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. », écrit-il en conclusion de sa conférence du 11 mars 1882 prononcée en Sorbonne, « Qu’est-ce qu’une nation ? » À cet égard, si elle n’était pas d’abord une guerre de revanche, la première guerre mondiale a rétabli le bon droit français.

 

« La plus grande de nos victoires, avant la plus grande de nos défaites »

Cimetière à FromellesOn se souvient des pas de danse d’Adolf Hitler devant le wagon de la clairière de Rethondes, près de Compiègne, où il tint à faire signer l’armistice par les Français. Le lieu était celui-là même où le 11 novembre 1918, jour de la Saint-Martin (l’Apôtre des Gaules dont la fête avait été retenue par le maréchal de France Ferdinand Foch), les Allemands avaient reconnu leur défaite. Le 22 juin 1940, le Führer juge qu’il a vaincu la plus puissante armée du monde.

Si les combats du front occidental se déroulent sur le sol français ou belge (et non allemand) pendant la Grande Guerre, si le général Philippe Pétain déclare en 1917 : « J’attends les chars et les Américains. », la victoire de l’Entente est principalement française. D’autant plus que les Bolchéviques ont signé la paix avec les Empires centraux à Brest-Litovsk dès le 3 mars 1918. Mais une ombre plane sur elle dès le traité de Versailles. Le maréchal Foch y prédit une nouvelle guerre avec l’Allemagne « dans vingt ans » – ce qui se produira an pour an – et Thomas W. Wilson, auteur des Quatorze points, s’y présente comme le premier président d’États-Unis dorénavant puissance mondiale.

Les troubles que connaît dès 1919 l’Allemagne (révolte spartakiste de Berlin, Corps francs, république des Conseils de Bavière, putsch de Kapp, Soulèvement de la Ruhr, Action de Mars, assassinat de Walther Rathenau, putsch de la Brasserie [de Munich]) proviennent, quand ils ne sont pas socialistes, de la Dolchstosslegende ou « légende du coup de poignard dans le dos ». Pour ses tenants, l’armée de Guillaume II, invaincue sur le champ de bataille, aurait été trahie par les révolutionnaires allemands de 1918-1919. Ce ressentiment et ce « chaudron de sorcières », doublés de crise financière et de chômage de masse, expliquent en majeure partie l’élection démocratique d’Adolf Hitler à la dernière chancellerie de la République de Weimar…

 

Bonnes lectures

En ce moment, nous lisons… Requiem pour un empire défunt – Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie (Fr. Fejtö, Perrin [Tempus], 2014 [1993]).

En ce moment, nous lisons… L’Invention de la guerre moderne : du pantalon rouge au char d’assaut (1871-1918) (M. Goya, Tallandier [Texto], 2014.

Le Général de Castelnau (P. de Gmeline, Charles Hérissey, 2014).

La Grande Guerre (M. Ferro, Gallimard, collection « Folio Histoire », Paris, 1990).

La Première Guerre mondiale (J. Keegan, Perrin, Paris 2003).

Mourir à Verdun (P. Miquel, Tallandier, collection Texto, 2011).

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